
Imaginons. Une petite enfant est assise à même la terre dans le jardin, les jambes bien allongées, et le dos dressé à angle droit, tonique, comme le font les enfants en bas âge. Elle contemple la poire sur le poirier en espalier. Il y a aussi devant la poire, une fleur dressée sur sa tige tout comme elle-même.
L’enfant est totalement absorbée, immobile, hors du temps. Que fait-elle ? Apparemment rien d’autre que regarder. Pourtant, intérieurement, sa vie est intense car elle fait partie du même monde que la fleur, et la poire sur le poirier.
Elle les découvre, leur forme, leur présence. Elle communique sans mots, et ressent, captivée.
La fleur est si belle ! Parfois l’enfant se penche vers elle et l’entoure de ses mains comme de plus gros pétales qui la protègent, elle l’embrasse avec soin ; c’est un moment sacré !
Et la poire est si surprenante ! Elle en observe les contours. Comment se fait-il que la poire soit née du poirier, qu’elle soit là comme ça, suspendue ? Elle s’émerveille et aime. Ces instants sont essentiels pour elle.
« Allez, viens manger ! », ces mots résonnent ailleurs, sans l’atteindre vraiment, car elle vit dans son regard, dans cette relation subtile, dans ce monde en partie invisible.
« Allez, c’est l’heure ! Tu viens ! » Un peu dérangeant, mais pas assez pour bouger et quitter son rendez-vous…
Très pressante, impérieuse, la voix venue d’ailleurs reprend : « Dépêche-toi, c’est l’heure de manger ! Maintenant ! »
« Attends, plus tard » répond alors l’enfant.
« Y’a pas de plus tard, c’est tout de suite ! »
Et voilà c’est cassé, la petite doit quitter ses amies ! Elle remet son corps en mouvement à regret pour rejoindre le monde des adultes. Pourtant c’était important ce qu’elle faisait, se dit-elle dans son cœur.
Les adultes ne savent pas. Ils ne mesurent pas que l’enfant a son propre rythme, ses propres perceptions d’un monde que la plupart d’entre eux ne perçoivent plus. Qu’il ne faudrait pas le perturber.
Dans ces moments, l’enfant est dans le monde de Dame Nature et dans un monde invisible, vivant ; il construit sa réalité qu’il associera à celle du monde adulte peu à peu si on le laisse faire.
De là peuvent demeurer des aptitudes telles que celle qu’on peut nommer le « regard artistique », aptitudes qui enrichiront considérablement sa vision de la vie, de l’amour, de la relation et l’aideront à se révéler créateur/créatrice.